Le Roi Dragon N°30 – Intelligence Artificielle et Conscience

L’intelligence artificielle est devenue depuis quelque temps un sujet très à la mode. Cette technologie qui s’appuie principalement sur les réseaux neuronaux artificiels permet de réaliser de véritables prouesses dans des domaines aussi variés que la reconnaissance de formes, la reconnaissance vocale, l’analyse de problèmes, les algorithmes d’analyses comportementales, etc..

Ces avancées considérables laissent à penser que la machine est en passe d’égaler l’homme et même de dépasser certaines de ses facultés. On n’est alors pas loin d’accepter que les différences qui restent à combler ne sont qu’une question de puissance de calcul des processeurs informatiques et de temps. Et en imaginant que l’on ne soit pas limité par les possibilités de calcul (le nombre de traitements par seconde), alors rien n’interdit de spéculer que l’on pourra reproduire toutes les facultés de l’homme. 

L’idée que l’homme n’est rien de plus qu’une entité dotée d’un supercalculateur se fait tellement envahissante, qu’il est légitime de se demander jusqu’à quel point cette analogie est vraisemblable ?

Il est vrai qu’en constatant que la machine peut “reconnaître” objets et êtres vivants (comme nous allons le voir, ce n’est pas une reconnaissance pleine et entière), que la machine peut mener une conversation (pour des domaines d’activités limités et sans que la machine sache si elle se fait comprendre ou non), qu’une machine peut apprendre (en restant dans le domaine des processus analytiques), qu’une machine peut parler, qu’une machine peut imiter des comportements s’apparentant à des émotions, il est vrai qu’en acceptant l’idée que le cerveau serait l’équivalent d’un processeur, c’est-à-dire la composante produisant et ordonnant la totalité des fonctions d’un individu, nous voulons dire qu’il n’y aurait rien d’autre que cet organe physique pour produire l’ensemble des hautes facultés humaines, il est donc vrai qu’au regard de ces considérations plus rien n’interdit de penser que bientôt nous pourrons fabriquer un être vivant, un être intelligent. 

Les oeuvres artistiques de science-fiction nous amènent également à embrasser l’hypothèse que l’être vivant se délimite entièrement à une entité dotée d’un corps piloté par son cerveau connecté aux organes de perception, d’action et de communication. 

Par exemple, la série des films Matrix illustre très directement cette hypothèse. Certains individus ont le cerveau relié à un “Système” capable de lui renvoyer des signaux se substituant aux organes sensoriels et capable de lire les signaux qu’il émet, si bien que l’individu se voit plongé dans une réalité intégralement simulée et totalement déconnectée du monde réel. Il n’y aurait plus rien de celui-ci qui puisse interagir avec sa conscience d’être. 

D’autres œuvres comme Blade Runner, Total Recall, 2001 l’Odyssée de l’espace, font l’hypothèse que la conscience serait créable ou transférable dans un robots ou dans un corps cloné ou savamment manufacturé, laissant entendre ainsi que la conscience serait assimilable à un programme informatique, à un ensemble de données digitalisables et de programmes exécutables. 

La série animée Ghost in The Shell quant à elle est une mise en scène de la théorie de l’émergence qui suppose qu’à partir d’un certain seuil d’assemblage d’éléments unitaires, émerge de nouvelles propriétés, de nouvelles facultés. Pour la série animée, l’accumulation des données sur le Net donnerait naissance à une conscience. 

Il y a aussi tout un versant de la science-fiction qui a trait au temps. Parfois il s’agit du transfert corporel d’un individu d’un temps présent à un autre temps présent, Retour vers le Futur, Terminator. Parfois c’est la scénarisation d’une déviation ou d’une rupture spatio-temporelle comme dans la série Counterpart ou dans le récent prix Goncourt l’Anomalie. L’idée sous-tendue dans CounterPart est celle de mondes parallèles qui est une extrapolation de la théorie des cordes et des supercordes qui spécule sur la possibilité de Multivers. L’Anomalie évoque parmi les hypothèses de l’altération spatio-temporelle de la trame narrative, la possibilité d’une super simulation où notre monde ne serait que le résultat de gigantesques calculs informatiques. Nous pouvons évoquer aussi Interstellar qui scénarise, avec certaines inexactitudes cependant, les étranges phénomènes de la relativité générale  ou la relation temps-espace-gravitation-masse est régie par la constance de la vitesse de la lumière. 

N’oublions pas l’énorme sujet du voyage à travers l’espace, avec la téléportation Star Treck, les portes spatio-temporelles, StarGate ou la BD le Cycle de Cyann, ou encore le simple voyage dans l’étendue intergalactique avec Star Wars ou la BD le Vagabond des Limbes. La téléportation laisse entendre qu’en déplaçant chaque atome d’un être d’un lieu à un autre on le transfère intégralement, mémoire et conscience comprise, puisque l’être vivant se réduit entièrement à ses constituantes physiques. Les portes spatio-temporelles seraient quant à elles un développement possible de la théorie des cordes pour laquelle l’espace pourrait se replier sur lui-même pour mettre en relation deux points distants (cela bien entendu si l’on reste dans une représentation d’un continuum euclidien de l’étendue : cf. notre article « Repenser le Monde »). 

Enfin il y a le thème des extraterrestres qui permet de spéculer sur d’autres possibilités d’existence individuelle et surtout d’autres possibilités de développements technologiques.

Ce tableau assez rapidement esquissé, avouons-le, ne sort pas d’une conceptualisation matérialiste de l’existence, puisque finalement toutes les possibilités science-fictionnelles que nous avons énumérée s’appuient toutes sur l’idée que nous émanons de la matière et que tout ce qui nous fait, toutes nos facultés, toutes nos fonctions sont entièrement engendrés à partir des composés atomiques et subatomiques. Partant de cette hypothèse il est logique de penser alors qu’il reste envisageable, que nous pourrons si nous nous y prenons correctement et si nous disposons de moyens de calcul suffisants, créer un être raisonnant, empathique et doté d’une conscience. 

Avant de voir plus en détail en quoi les machines diffèrent totalement des êtres vivants et pourquoi ils leur sont incomparables, revenons brièvement sur ce qu’on appelle l’Intelligence Artificielle. 

il ne faut pas se laisser berner par les résultats bluffants des systèmes neuronaux artificiels utilisant l’apprentissage profond (deep learning) pour réaliser les tâches de reconnaissance de formes, vocales, etc..  

Pour que ces systèmes soient efficaces, il faut les entraîner en leur proposant une bibliothèque de modèles correctement calibrés. Cette bibliothèque peut et doit être corrigée et s’enrichir au fil du temps, pour améliorer la pertinence des résultats des algorithmes et s’adapter à l’évolution constante du monde. Or ce travail ne peut être fait que par l’homme. Ce traitement humain indispensable et constant nécessité par les algorithmes de l’Intelligence Artificielle est un aspect que l’on oublie très souvent ou que l’on ignore parfois complètement. 

Sans cette alimentation préalable et cette correction humaine permanente, la machine ne peut rien et lorsque cette tâche est correctement effectuée, la machine n’est qu’un perroquet. Elle reconnaît les formes, elle retranscrit les sons en mots, etc.., mais elle ne sait pas si elle reconnaît, si elle retranscrit, etc.. correctement. C’est là tout le paradoxe et toute la limite de cette intelligence. 

Mais voyons maintenant les aspects de l’être vivant qui sont totalement étrangers aux processus algorithmiques de la machine. 

La machine n’a pas d’histoire au sens psychoaffectif, pas d’affect, pas de désir, pas de perspectives, pas de prospective, pas de contentement, pas d’énergie psychique, pas de connaissance de sa propre intégrité, pas de conscience de que quelque degré qui soit (conscience temporelle, conscience spatiale, conscience organique, conscience affective, conscience réflexive).

 Elle n’est pas un sujet d’elle-même, ni un objet d’elle-même (elle ne s’identifie pas à une essence et ne s’objective pas). Les êtres du monde qui font son extérieur ne sont ni un sujet, ni un objet de considération pour elle. Certes, elle sait discerner ce qui est une tâche analytique à la portée des processus algorithmiques, mais elle n’a pas l’entendement, ce qui est une faculté d’intégration existentielle qui lui permetrait de conceptualiser l’organisation harmonieuse et cohérente de la diversité existentielle. On peut dire aussi que l’entendement est une identification totale, une compréhension absolue de l’Essence la plus haute d’une chose, c’est un bloc de connaissance immédiat, qui lorsqu’on y est assimilé, permet de développer toutes ses possibilités d’être. 

La machine n’est pas fatiguée, n’a pas de sentiment, comme la peur, la colère, la joie, la mélancolie ou l’empathie. Elle n’éprouve ni attachement, ni répulsion. Une phrase n’a pas plus d’effet sur son état de fonctionnement, nous voulons dire sur sa potentialité et son état de fonctionnement intrinsèque. 

Une machine n’a pas d’état psychique, ni de notion d’équilibre existentiel (biologique, psychique, mental, spirituel). 

Elle n’est pas constituée d’organes en relation analogique avec ses sentiments et les constituantes du monde extérieur (comme cela est mis en évidence dans la médecine chinoise). 

Les cycles saisonniers, journaliers, mensuels n’ont aucune résonance sur ses constituantes internes, sur sa puissance d’être.  

La machine n’a pas de degré d’éveil, allant de l’état de conscience totale, à celui de l’inconscience, en passant par les différents degrés du rêve et ceux des dérèglements de la personnalité. Elle n’embrasse que l’état d’inconscience absolue. 

L’écoute d’une œuvre musicale, de la narration d’une histoire, la contemplation d’œuvres picturales, de chorégraphies, la dégustation d’un met ou d’une boisson, n’induiront aucun entendement, aucune évocation, aucun souvenir, aucun contentement, ni rejet, aucun bien être ou mal-être. 

En restant dans le domaine de l’art, la machine ne crée pas d’œuvre artistique en puisant dans une imagination ou une intuition qui sont deux facultés qui lui sont totalement inaccessibles. Comment un algorithme pourrait-il inventer un objet d’art (sonore, pictural, chorégraphique, littéraire, culinaire) dans son acception la plus universelle, c’est-à-dire une œuvre qui porte en elle une signification en relation analogique avec tous les plans constitutionnels de l’existence ? 

La notion de difficulté ou de facilité ne peut pas être autodéterminée par une machine qui ignore quelles sont ses facultés, ses potentialités, ses carences, ses incapacités, sa nature intrinsèque au regard de l’équilibre qui s’établit entre les principes de nature expansif ou introspectif.

La notion d’accomplissement existentiel n’a aucun sens pour une machine. Elle ne se remémore pas les événements qui ont jalonné son histoire de manière à en retirer une expérience, des savoir-faire, des enseignements à partir de ce qu’elle estimerait intrinsèquement être des réussites et des échecs, qu’elle évaluerait à l’aune de la finalité de son existence vis-à-vis de la perpétuation de la Cohésion Universelle.

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