De la Pleine Conscience

La notion de conscience est un concept à la fois simple – il va de soi pourrait-on dire – et terriblement subtil. La conscience se particularise en autant d’aspects qu’il y a de plans constitutionnels individuels distinguables (s’étageant des plus essentiels jusqu’aux plus substantiels) et recouvre des degrés d’acuité qui varient en fonction de l’état d’être de l’individu. Dans mon ouvrage « La Voie de l’Aïki, en quête du geste vrai » au chapitre « Le Zi Wei Dou Shu une représentation synthétique de l’être » j’ai évoqué comment la tradition chinoise synthétisait la structure constitutive de l’individu dans une représentation symbolique très profonde. On a vu alors que l’on pouvait distinguer quatre natures de conscience : consciences organique, affective, réflexive et unitive (ou universelle).

La conscience est l’aspect de l’être le plus directement concerné par la transformation spirituelle et l’on peut même dire que c’est celui avec lequel l’individu en chemin va devoir se confronter rudement pour résoudre les problématiques les plus cornéliennes. Cet état de fait tire sa cause de la nature même de l’opération de la transformation spirituelle, long et terrible processus qui consiste à faire passer l’être rattaché à sa conscience individuelle à un être absorbé dans la conscience universelle. C’est une opération que la tradition extrême-orientale désigne comme « la réduction et son moi distinct et de son importance propre à presque rien ». On pourrait dire que la conscience individuelle est ce qui nous définit en tant qu’entité distincte du reste de la totalité universelle alors que la conscience universelle est ce qui revoie toute entité individuée à son infinitésimalité et son insignifiance. Il va falloir donc que l’individu se défasse de lui-même. Autant dire qu’en l’individu des forces considérables (principalement les forces psychiques) vont s’opposer à cette opération, les forces qui, précisément, maintiennent en cohésion cet assemblage qui se distingue de tout ce qu’il n’est pas. D’aucun prétendrons que les forces d’opposition à la progression spirituelles sont extérieures et proviennent d’autrui, de l’organisation sociale, de groupements contre-spirituels. Pourtant ces forces-là sont l’image dans le macrocosme des seules forces intérieures (du microcosme) faisant obstacle à la progression vers les états supra-individuels. Les unes (forces macrocosmiques) se cristallisant près du cheminant en raison des autres (forces psychiques) qu’il ne parvient pas à surmonter. C’est ce que dit ce passage de Tchoang-Tzeu (19-B).

Cela étant, quiconque est blessé, ne doit pas s’en prendre à ce qui l’a blessé ; il doit s’en prendre à soi-même, sa vulnérabilité étant preuve d’imperfection. Un homme raisonnable ne s’en prend pas au sabre qui l’a blessé, à la tuile qui est tombée sur lui. Si tous les hommes cherchaient dans leur imperfection la cause de leurs malheurs, ce serait la paix parfaite, la fin des guerres et des supplices. Ce serait la fin du règne de cette fausse nature humaine (nature artificielle inventée par les politiciens), qui a rempli le monde de brigands ; ce serait le commencement du règne de la vraie nature céleste (nature naturelle), source de toute bonne action. Ne pas étouffer sa nature, ne pas croire les hommes, voilà la voie du retour à la vérité (à l’intégrité originelle).

Une autre expression de la tradition extrême-orientale aide à comprendre certains aspects de la transformation qui est à opérer lors de la progression spirituelle, c’est celle de « Coopérateur Céleste » qui est l’étape ultime de la réalisation spirituelle. Elle exprime parfaitement ce que devient la volonté d’un être encore incorporé : une volonté propre qui s’efface totalement devant la Volonté Universelle.

Maintenant il est intéressant de noter qu’en médecine chinoise le processus le plus efficient pour accéder à un état de santé en parfaite harmonie avec les cycles universels, est appelé « l’ouverture de la conscience ». Il est obtenu plus ou moins complètement par la pratique d’une voie de transformation spirituelle tel que le Tai Chi (pour les voies chinoises).

Tout ceci nous amène à mieux appréhender quel chemin nous devons emprunter pour accéder à l’état d’Union (le Aï de Aïkido) au Tao (le Do de Aïkido) que la tradition extrême orientale définit comme Ce qui est Absolument Inconditionné, sans Limite et ce qui est Seul à véritablement Exister (le Taoïsme traduit ces aspects par le fait que tout ce qui existe distinctement n’est qu’une participation contingente de la Norme Universelle – Tei est traduit par Norme et n’est pas le Tao, donc nous ne sommes pas une part du Tao, mais une part de Tei). Voilà ce que dit Tchoang-Tzeu au chapitre 12-H des commentaires du Tao-Te-King :

Au grand commencement de toutes choses, il y avait le néant de forme, l’être imperceptible ; il n’y avait aucun être sensible, et par suite aucun nom. Le premier être qui fut, fut l’Un, non sensible, le Principe.

On appelle tei norme, la vertu émanée de l’Un, qui donna naissance à tous les êtres. Se multipliant sans fin dans ses produits, cette vertu participée s’appelle en chacun d’eux ming son partage, son lot, son destin. C’est par concentration et expansion alternantes, que la norme donne ainsi naissance aux êtres. Dans l’être qui naît, certaines lignes déterminées spécifient sa forme corporelle.

Dans cette forme corporelle, est renfermé le principe vital. Chaque être a sa manière de faire, qui constitue sa nature propre. C’est ainsi que les êtres descendent du Principe. Ils y remontent, par la culture taoïste mentale et morale, qui ramène la nature individuelle à la conformité avec la vertu agissante universelle, et l’être particulier à l’union avec le Principe primordial, le grand Vide, le grand Tout. Ce retour, cette union, se font, non par action, mais par cessation. Tel un oiseau, qui, fermant son bec, cesse son chant, se tait.

Fusion silencieuse avec le ciel et la terre, dans une apathie qui paraît stupide à ceux qui n’y entendent rien, mais qui est en réalité vertu mystique, communion à l’évolution cosmique. 

La cessation dont il est question est un concept assez difficile à appréhender. Au premier abord on pense qu’il s’agirait de cesser toute action physique et de pratiquer une méditation immobile. Pourtant ce n’est pas de cela dont il s’agit. Voilà un nouveau commentaire du Tao-Te-King par le Taoïste Tchoang-Tzeu (Référence 11-D) qui aidera à mieux comprendre en quoi consiste la cessation :

Le politicien Yunn-tsiang, qui errait dans l’Est, au-delà de la rivière FouYao, rencontra inopinément l’immortel Houng-mong, qui sautait à cloche-pied, en battant la mesure sur ses flancs. Surpris, Yunn-tsiang s’arrêta, se mit en posture rituelle, et demanda :

— Vénérable, qui êtes-vous ? que faites-vous là ?

Sans cesser de sauter et de taper sur ses flancs, Houng-mong répondit :

— Je me promène.

Convaincu qu’il avait affaire à un être transcendant, Yunn-tsiang dit :

— Je désire vous poser une question.

— Bah ! fit Houng-mong.

— Oui, dit Yunn-tsiang. L’influx du ciel est dérangé, celui de la terre est gêné ; les six émanations sont obstruées, les quatre saisons sont détraquées. Je voudrais remettre l’ordre dans l’univers, pour le bien des êtres qui l’habitent. Veuillez me dire comment je dois m’y prendre.

— Je ne sais pas ! je ne sais pas ! dit Houng-mong, en hochant la tête, tapant sur ses flancs, et sautant à cloche-pied.

Yunn-tsiang n’en put pas tirer davantage.

Trois ans plus tard, comme il errait encore dans l’Est, au-delà de la plaine de You-song, inopinément Yunn-tsiang rencontra de nouveau Houng-mong.

Au comble de la joie, il courut à lui, et l’aborda en lui disant :

— Être céleste, vous souvenez-vous encore de moi ?

Puis, s’étant prosterné deux fois, inclinant la tête, il ajouta :

— Je désire vous poser une question.

— Que puis-je vous apprendre ? fit Houng-mong ; moi qui marche sans savoir pourquoi, qui erre sans savoir où je vais ; moi qui ne fais que flâner, sans m’occuper de rien, pour ne pas nuire par quelque ingérence intempestive.

— Moi aussi, dit Yunn-tsiang, je voudrais comme vous errer libre et sans soucis ; mais le peuple me poursuit partout où je vais ; c’est une vraie servitude ; à peine vient-il de me lâcher ; je profite de ce répit, pour vous interroger.

— Pauvre homme ! fit Houng-mong ; que vous dirai-je, à vous qui vous mêlez de gouverner les hommes ? Qui trouble l’empire, qui violente la nature, qui empêche l’action du ciel et de la terre ? qui inquiète les animaux, trouble le sommeil des oiseaux, nuit jusqu’aux plantes et aux insectes ? qui, si ce n’est les politiciens, avec leurs systèmes pour gouverner les hommes ? !

— C’est ainsi que vous me jugez ? dit Yunn-tsiang.

— Oui, dit Houng-mong ; vous êtes un empoisonneur ; laissez-moi aller mon chemin.

— Etre céleste, fit Yunn-tsiang, j’ai eu beaucoup de peine à vous trouver ; de grâce, veuillez m’instruire.

— De fait, dit Houng-mong, vous avez grand besoin d’apprendre. Ecoutez donc !.. Commencez par n’intervenir en rien, et tout suivra naturellement son cours. Dépouillez votre personnalité (litt. Laissez tomber votre corps comme un habit), renoncez à l’usage de vos sens, oubliez les relations et les contingences, noyez-vous dans le grand ensemble, défaites-vous de votre volonté et de votre intelligence, annihilez-vous par l’abstraction jusqu’à n’avoir plus d’âme. A quoi bon spéculer, l’inconscience étant la loi universelle ? La foule des êtres retourne inconsciente à son origine. Celui qui aura passé sa vie dans l’inconscience, aura suivi sa nature. S’il acquiert des connaissances, il aura vicié sa nature. Car il est né spontanément, sans qu’on lui ait demandé qui et quoi il voulait être. Et la nature veut qu’il s’en retourne de même, sans avoir su ni qui ni quoi.

— Ah ! s’écria Yunn-tsiang, être céleste, vous m’avez illuminé, transformé. Durant toute ma vie, j’avais cherché vainement la solution du problème, et voici que je la tiens…

Cela dit, Yunn-tsiang se prosterna le front en terre, puis se releva et reprit son chemin.

Faisons quelques remarques. Tout d’abord l’être transcendant dont il est question dans ce passage doit être vu aussi comme un état spirituel auquel l’individu en chemin doit s’identifier lorsqu’il aura atteint les étapes purement spirituelles de sa transformation. Or on constate que cet état spirituel ne plonge pas l’être dans une immobilité physique loin de là.

Ensuite, il est question dans les tout derniers paragraphes d’un état d’inconscience. Il s’agit bien évidemment d’un état d’inconscience individuelle qui est le corolaire d’un état où l’être est annihilé dans la Conscience Universelle (lorsqu’il est devenu pleinement un « Coopérateur Céleste »). Il faut bien comprendre pourquoi on parle d’inconscience sur le plan individuel. Je veux dire il faut comprendre pourquoi la tradition parle de l’individu devenant inconscient au lieu de dire qu’il a acquis la Conscience Universelle. C’est parce que dans ce dernier cas ce serait faire entrer dans quelque chose de limité et temporaire, Ce qui est sans limites, non fini, non conditionné, atemporel. C’est une impossibilité.

Arrivé à ce stade de cette discussion, on peut en venir à la voie de l’Aïki. Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, l’acte physique de l’Aïkido, comme l’extrait du commentaire de Tchoang-Tzeu vient de le rappeler, n’est pas du tout en contradiction avec la nature profondément spirituelle de notre voie. Bien au contraire, il faut voir dans cette activité physique dont la nature la rapporte à une danse sacrée (de la parole même de O’Sensei), une activité qui offre à ceux qui sont aptes la possibilité de la mise en conformité de la totalité de l’être (des composantes physiques jusqu’aux composantes essentielles) avec les rythmes universels. Bien loin d’en faire une voie secondaire, au contraire cette caractéristique confère à notre Voie tous les atouts d’une Voie Intégrale, c’est-à-dire une voie qui s’adresse à toutes les natures individuelles, une voie qui propose un chemin pour tous les états individuels (elle ne requiert pas d’avoir pratiqué une autre voie au préalable comme cela est le cas pour les traditions qui proposent des voies Yin et des voies Yang), pour les mener, si tant est ils y sont destinés, jusqu’au terme ultime de la transformation, l’Annihilation dans Tao.

Le lien de l’Aïkido avec la Conscience Universelle

Partout aujourd’hui on entend parler de la Pleine Conscience. Cette expression qui vient du bouddhisme et désigne l’état Dhyâna précédant celui (Samãdhi dernier des 8 stades du long processus spirituel) où l’être s’absorbe dans la Totalité Universelle et atteint l’Union Absolue (Do) à la Conscience Universelle. Ce stade n’est atteint que par certains êtres exceptionnels au terme d’un chemin ardu dans les voies spirituelles orthodoxes de l’Indouisme ou du Bouddhisme.

Pourtant, de nos jours, la pleine conscience est vendue comme quelque chose auquel on peut accéder seul par la lecture d’un livre, la participation à quelques séances méditatives, l’écoute de quelques émissions de radio, des visionnages de vidéos sur YouTube, etc..

Ne doutons pas qu’il s’agit bien là de deux Pleines Consciences totalement distinctes et antinomiques puisque l’une est un anéantissement de la dimension individuelle (celle du bouddhisme originel), alors que l’autre n’est qu’une amélioration de la dimension individuelle (celle d’un bouddhisme opportuniste).

Pourtant si l’on écoute certains discours, certaines propositions, il y aurait moyen en respectant certaines prescriptions simples d’ordre mental et comportemental d’accéder seul et rapidement à la pleine conscience.

Ce n’est pourtant pas un secret, la transformation spirituelle (sauf cas exceptionnels) s’effectue dans une voie et une voie est spirituellement efficiente à partir du moment où elle est détentrice :

  • d’une composante qui permet de mettre en lien le ki (l’âme) des individus avec le Ki Universel (l’Âme Universelle), pour que ceux qui sont destinés à atteindre les plus hauts états spirituels s’annihilent dans la conscience Universelle,
  • de techniques permettant de mettre progressivement, étape après étape, de plus en plus de composantes constitutives des cheminants à l’Unisson de la Cohésion Universelle,
  • d’une institution permettant de maintenir, sur le temps de l’efficience historique de la Voie, la qualité de la composante en lien avec le Ki Universel et la conscience Universelles. Rappelons que le Ki Universel n’est qu’une composante intermédiaire qui permet de réaliser le franchissement progressif de l’état totalement individué à celui totalement Uni au Tao (pour ceux qui y sont destinés).

L’état de Coopérateur Céleste est désigné par le Fondateur par l’état du Roi Dragon ou Ame-no-murakumo-kuki-samuhara. Or O’Sensei a identifié Ame-no-marakumo à la Conscience Universelle (Cf. Les Secrets de l’aïkido, John Stevens, page 115, Budo éditions.).

Il raconte également comment notre Voie est en lien avec cet aspect de l’Existence Universelle :

« Le dieu Ame-no-murakumo-kuki-samuhara est descendu, et s’est unifié au travail du grand dieu Takehaya Susano-o. Cette divinité entre dans la voie de l’aiki, l’intègre puis la contient, et se noue au pratiquant de l’aiki à la manière des vaisseaux sanguins.[1] »

Mais accéder à cet état est une tache monumentale, dont tout le monde ne peut pas s’acquitter et demandant un effort pratiquement insurmontable. Citons à nouveau Tchoang-Tzeu :

L’adage dit : Celui qui imite, le Principe, diminue son action de jour en jour, jusqu’à arriver à ne plus agir du tout. Quand il en est arrivé là (au pur laisser faire), alors il est à la hauteur de toute tâche. Mais revenir ainsi en arrière, jusqu’à l’origine, c’est chose très difficile, à laquelle l’homme supérieur seul arrive (Ref. 22-A).

Voilà quelques paroles de O’Sensei et de son fils renforçant cette idée d’âpreté et de difficulté pour persévérer sur le chemin de la progression spirituelle :

« Dans votre entraînement, ne soyez jamais impatient car un minimum de dix années vous seront nécessaires pour maîtriser les bases et atteindre la première marche.[2] »

« Aussi faut-il attendre l’Éveil pour que le véritable budo puisse exister.[3] »

« C’est par la descente au pays des morts d’où s’était échappée la vie d’Izanagi qu’il faut accomplir l’Éveil .[4] »

« Par exemple, dans le monde d’après la mort, les gens qui sont montés dans le troisième ciel ne voient pas le deuxième et le premier ciel qui ne sont que de la lumière. Les gens du monde du deuxième ciel, gênés par la lumière, ne voient pas au-dessus, mais ils voient très bien le troisième ciel. A plus forte raison, les esprits résidant dans le Yachimata, s’ils ne font pas des pratiques de purification, ne peuvent pas monter au troisième ciel.[5] »

« Les progrès viennent à ceux qui s’entraînent encore et encore. Vous reposer sur des techniques secrètes ne vous conduiront nulle part.[6] »

« A la question de savoir comment unifier le ki de l’univers au ki individuel, pour harmoniser leur travail et leur écho mutuel, la réponse réside dans l’entraînement et la pratique intensive.[7] »

« C’est au travers d’un entraînement sincère et sérieux, s’attachant aux principes de l’aïkido, que le pratiquant pourra accéder à l’unité du ki, du corps et de l’esprit, générant alors un flux d’énergie puissant.[8] »

Toutes ces citations montrent à quel point il est illusoire d’imaginer que l’on puisse atteindre un état où l’on a acquis la Pleine Conscience au sens véritable du Dhyãna, par quelques exercices donnés dans un livre.

 

  1. Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Vol. III, page 64
  2. Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Vol. II, page 133
  3. Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Vol. III, page 77
  4. Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Vol. III, page 80
  5. Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Vol. III, page 54
  6. Morihei Ueshiba, L’Art de la Paix, Guy Trédaniel Editeur
  7. L’Esprit de l’Aïkido, Kisshômaru Ueshiba, Budo Edition, page 91
  8. L’Art de l’Aïkido, Kisshômaru Ueshiba, Budo Editions, page 83

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