N°8 – Benoit – Quelques aperçus sur le Swastika

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6 réponses

  1. Fazlullah Ben Shafiq dit :

    merci pour cette publication. vous rappelez très justement dans votre article que la société moderne est entrée dans l'ère de Kali Yuga, l'ère de la dégénérescence qui signera la fin du monde, (ou à la fin des temps : pour reprendre les mots de René Guenon), en raison de la perte des valeurs traditionnelles, de la dépravation des hommes et des révoltes des castes inférieures ayant conduit à l’affaiblissement du pouvoir spirituel de statut divin. Pensez vous qu'il soit possible / nécessaire de renverser cette évolution pour parvenir à la restauration de l'état primordial, et si oui comment y parvenir ?

    • Le Roi Dragon dit :

      Avec l’accord de Benoit, il me semble que le verset 15 du Tao-Te-King de Lao-Tzeu répond idéalement à votre question :
      A. Les Sages de l’antiquité, étaient subtils, abstraits, profonds, à un degré que les paroles ne peuvent exprimer. Aussi vais-je me servir de comparaisons imagées, pour me faire comprendre vaille que vaille.
      B. Ils étaient circonspects comme celui qui traverse un cours d’eau sur la glace ; prudents comme celui qui sait que ses voisins ont les yeux sur lui ; réservés comme un convive devant son hôte. Ils étaient indifférents comme la glace fondante (qui est glace ou eau, qui n’est ni glace ni eau). Ils étaient rustiques comme le tronc (dont la rude écorce cache le coeur excellent). Ils étaient vides comme la vallée (par rapport aux montagnes qui la forment). Ils étaient accommodants comme l’eau limoneuse, (eux , l’eau claire, ne repoussant pas la boue, ne refusant pas de vivre en contact avec le vulgaire, ne faisant pas bande à part).
      C. (Chercher la pureté et la paix dans la séparation d’avec le monde, c’est exagération. Elles peuvent s’obtenir dans le monde. ) La pureté s’obtient dans le trouble (de ce monde), par le calme (intérieur), à condition qu’on ne se chagrine pas de l’impureté du monde. La paix s’obtient dans le mouvement (de ce monde), par celui qui sait prendre son parti de ce mouvement, et qui ne s’énerve pas à désirer qu’il s’arrête.
      D. Celui qui garde cette règle de ne pas se consumer en désirs stériles d’un état chimérique, celui-là vivra volontiers dans l’obscurité, et ne prétendra pas à renouveler le monde.
      Philippe

      • Fazlullah Ben Shafiq dit :

        Je remercie Monsieur Philippe Doussin pour sa réponse. Soyez aussi remercié pour vos riches publications sur le site d' Al Simsimah que je consulte abondamment. ce verset du Tao te kin que vous citez est fort intéressant, autorisez moi cependant à faire remarquer qu’il ne se conforme pas aux préceptes de la tradition coranique : la pratique religieuse du culte invite les hommes de foi à combattre l’impureté du monde moderne et le vulgaire (al djihâd al Asghar / al djihâd al Akbar) car, comme vous le rappelez à juste titre dans votre article sur la circumambulation, « l’islam restaure l'ordre originel », la religio perennis (al din al qayyim) du monde souillé par la dégénérescence. il faut purifier l'eau salie par la boue avant de la boire. Chercher la pureté dans le recueillement est donc nécessaire mais ne suffira pas, car c'est un devoir pour les hommes placés en haut, de guider ceux qui se situent en bas, vers la Voie juste. Allah ikhallik

        • Le Roi Dragon dit :

          Cette réponse ne se substitue nullement à une éventuelle réponse de Benoit. Qu’il veuille bien m’excuser d’avoir précédé sa parole.

          Merci Monsieur Fazlullah Ben Shafiq pour vos compliments et l’intérêt que vous portez à l’article de Benoit. Vos questions touchent des aspects traditionnels très profonds et très subtils, qui ne concernent pas seulement l’Islam, mais tous les êtres cheminant vers les états en lien avec le domaine totalement inconditionné. C’est pour cette raison que je me permets de vous faire réponse en espérant qu’elle se conformera à Ame No Murakumo kuki-samuhara Ryuo, expression japonaise qui désigne un aspect de la manifestation en notre monde de la Conscience Universelle et que, bien évidemment, elle se conformera à la Réalité Muamadienne, en tout cas tel est mon souhait le plus profond. Que l’on veuille bien m’excuser si mes propos s’écartent de la vérité, cela ne tient qu’a mon imperfection.

          La notion de “Guidance” est un point tout à fait fondamental dans l’esprit traditionnel. Toute tradition de l’unité vise précisément à offrir des institutions qui permettent aux êtres de se transformer étape par étape vers l’état où ils vivent existentiellement l’Unité de la Multitude et la Multitude en l’Unicité (cet état est celui où cesse la notion d’intérieur et d’extérieur – voir plus loin). Il est bien évident que le Retour à l’Un est un chemin d’une complexité et d’une hardiesse telles qu’une vie tout entière peut ne pas suffire pour le franchi. Ces institutions, lorsqu’elles sont encore efficientes, donnent l’occasion à quelques rares êtres d’accéder à l’état d’Union, qui deviendront alors les véritables Guides. Le degré d’universalité de leur “Guidance” sera en relation avec leur mission propre.

          Pratiquant de la Voie de l’Art de la Paix (qui est un moyen de désigner l’Aïkido) depuis de très nombreuses années, je sais combien il est difficile de devenir simplement un bon transmetteur technique. Aussi, plus j’avance, plus je mesure la distance qui me sépare de l’état qui me conférerait la possibilité de réaliser l’état Takemusu, celui où l’action est un “Enfantement Céleste”. Je mesure alors combien il est encore plus redoutable de devenir Guide. Je ferais injure à la Voie si j’osais affirmer que je le sois. Nous savons tous combien il est tentant de se prétendre un être accompli spirituellement aux yeux des autres alors qu’aucune transformation spirituelle digne de ce nom ne s’est véritablement produite en soi. Et nous savons tous combien on est prompt à voir et à condamner les défauts des autres et à penser que ceux-ci sont les principaux obstacles à notre progression spirituelle.

          Je pense qu’il peut être intéressant de se demander ce qu’est l’état de pureté. La tradition Extrême-orientale définit la plénitude existentielle de cette façon :

          “Le principe de vie, c’est la pureté et l’intégrité qui le conservent. Pureté veut dire absence de tout mélange, intégrité signifie absence de tout déficit. Celui dont l’esprit vital est parfaitement intègre et pur, celui-là est un Homme vrai. (Tchoang-Tzeu 15-B)”

          Nous partons tous d’un état non ordonné (mélangé) et non complet (en déficit). A suivre dans prochain post …

        • Le Roi Dragon dit :

          Et il ne suffit pas de s’inscrire dans un club d’Aïkido pour devenir ipso facto pur et intègre. Il n’existe d’ailleurs aucune Voie qui donne d’un seul coup ces états par le simple fait d’y participer. De la même façon, cette inscription dans un club ne donne aucune autorité spirituelle à un néophyte par rapport à ceux qui ne sont pas Aïkidoka. Une Voie est donc composée à la fois d’êtres totalement “bruts” et d’êtres tendant vers un état de pureté et d’intégrité. Mais elle est structurée et ordonnée pour préserver du mélange et garantir l’intégrité de la voie, jusqu’à ce qu’elle ait rempli sa fonction sur la part du jalon temporelle pour laquelle elle est entrée en fonction. De cette façon les êtres peuvent se transformer malgré la présence de l’imperfection. Arrive cependant un stade dans le chemin où les êtres ont réalisé l’état où il n’y a plus de distinction entre intérieur et extérieur, si bien qu’ils ne sont plus corruptibles par quelque chose qui leur serait extérieur (ce qui antérieurement leur était extérieur leur est devenu intime; c’est pour cela que ces êtres disent qu’ils ont intégré l’Univers) :

          “Tout à coup j’aperçus que tous les êtres de l’univers, du plus bas au plus haut degré, matériels et spirituels, étaient devenus comme le vin ; moi, je les bus en une gorgée, m’anéantis complètement et devint néant. Ensuite, je pris conscience que la réalité unique existant en toute chose, c’était moi, que tout ce qui existait c’était moi, et qu’il n’y avait rien d’autre que moi-même. L’univers entier subsistait en moi et tout était manifesté par ma manifestation. (Commentaire de Lahîjî in « La Roseraie du Mystère », Shabestarî, Editions Sindbad)“

          On notera ici, que Sheikh Lahîjî boit tous les êtres, autant ceux tout en bas que ceux tout en haut. Le processus d’intégration spirituel vécu par le Shiekh est une totalisation de tout ce qui constitue le monde. Cette totalisation des êtres est aussi une totalisation des lieux et des temps, qui inclut aussi la période hivernale de notre cycle cosmique actuel. Il devient ainsi évident que l’être ayant réalisé cette totalisation ne pourra plus être affecté par un être n’étant pas accompli spirituellement. L’assimilation induit également la faculté de Régence Universelle, qui laisse entendre qu’aucun être, pas même le plus vil, n’échappe à la Volonté Universelle, et que l’être Uni peut saisir dans sa plus haute réalité la fonction de chaque entité individualisée (voir l’extrait de Tchoang-Tzeu ci-dessous).

          Il faut sans cesse se demander d’où l’on tire sa légitimité (son autorité) à prétendre guider d’autres hommes. En fait, en Aïkido, nous ne serions relativement légitimes que si nous étions capables d’accomplir des “Agissement Merveilleux” (妙用 myôyô, faculté inhérente à l’état Takemusu Aïki) et nous le serions de façon plus effective encore si nous n’avions même plus à les réaliser (à condition de posséder cette possibilité de réalisation), puisque le seul acte de présence établirait la Paix. En fait nous recevons une relative autorité par délégation, par “lieu-tenance”, par le fait du franchissement des jalons (les grades en Aïkido) qui nous lie de façon plus ou moins directe (pour certains êtres le lien est immédiat et effectif, pour d’autres il est une délégation) à une station spirituelle.

          Tchoang-Tseu dit :
          “L’action du Principe par le Ciel, est infinie dans son expansion, insaisissable dans sa subtilité. Elle réside, imperceptible, dans tous les êtres, comme cause de leur être et de toutes leurs qualités. C’est elle qui résonne dans les métaux et les silex sonores. Elle est aussi dans le choc qui les fait résonner. Sans elle, rien ne serait…
          L’homme qui tient d’elle des qualités de roi, marche dans la simplicité et s’abstient de s’occuper de choses multiples. Se tenant à l’origine, à la source, uni à l’unité , il connaît comme les génies, par intuition dans le Principe. Par suite, sa capacité s’étend à tout. Quand son esprit est sorti par la porte d’un sens, par la vue par exemple, dès qu’il rencontre un être, il le saisit, le pénètre, le connaît à fond. Car les êtres étant devenus par participation du Principe, sont connus par participation de la vertu du Principe.
          Conserver les êtres avec pleine connaissance de leur nature, agir sur eux avec pleine intelligence du Principe, voilà les attributions de l’être né pour être roi. Il paraît inattendu sur la scène du monde, joue son rôle, et tous les êtres se donnent à lui. C’est qu’il a reçu du Principe les qualités qui font le roi. Il voit dans les ténèbres du Principe, il entend le verbe muet du Principe. Pour lui, l’obscurité est lumière, le silence est harmonie. Il saisit l’être, au plus profond de l’être ; et sa raison d’être, au plus haut de l’abstraction, dans le Principe. Se tenant à cette hauteur, entièrement vide et dénué, il donne à tous ce qui leur convient. Son action s’étend dans l’espace et dans le temps.”

          O’Sensei dit :

          “Celui qui est
          Pénétré
          De toutes choses
          Pourra se dispenser
          De sortir son sabre inconsidérément. »

          Il me semble donc qu’avant de vouloir transformer les autres (réalisation descendante) il faille achever sa propre transformation (réalisation ascendante). Or, cette dernière réalisation s’obtient, entre autres, par “l’abandon de sa volonté propre” pour n’être plus que l’expression pure de la Volonté Universelle. Ce n’est qu’a l’issue de cet état que se dévoile la mission propre de l’être transformé, être qui dès lors ne peut plus ne pas agir en conformité avec ce que la tradition extrême-orientale appelle son “mouvement naturel” qui est alors “Mandat Céleste”. En cet état, “Pénétré de toutes choses”, les actions (“sortir son sabre”) ne sont plus spéculées, mais procèdent d’une vision transcendante claire des causes et des fins.

          Ces considérations sont en connexion avec la devise de l’Aïkido “La véritable victoire est la victoire sur soi, ici et maintenant, par et en l’Un”.