Le Roi Dragon N°8 – Quel est le but, quelle est la finalité ?

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Quel est le But ?

Endo Seishiro Sensei, à chacune de ses venues en France, nous demande de nous interroger sur notre pratique, de regarder comment elle évolue. Souvent, alors que nous essayons de reproduire la technique qu’il nous a montrée, il nous interrompt en s’acclamant bienveillamment : “Non! Non ! Vous n’avez pas regardé, vous n’avez pas regardé !”.

Dans une conférence donnée en 2006 au Chili, Christian TissierSensei, en parlant du pratiquant engagé authentiquement sur la voie, pense que celui-ci doit se demander tous les jours (sans nécessairement détenir la réponse ni même chercher à l’obtenir immédiatement), “quel est le but et quelle est la finalité” de la voie, sans quoi il passe à côté (extrait ci-dessous)[1].

Comme cela a été évoqué dans un précédent numéro[2], le Dojo, le Lieu de la Voie, nous permet d’apprendre à travers des techniques martiales les lois existentielles fondamentales. Il nous offre aussi l’inestimable opportunité de nous questionner sur la nature du but offert par la pratique d’une voie traditionnelle et sur ce que peut être la destinée ultime de l’homme.

 

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Nous pouvons à cette occasion essayer de cerner quelle a été notre motivation lorsque nous-nous sommes dit, “je vais apprendre tel ou tel art martial”, ou “je vais étudier tel ou tel art traditionnel”. C’est après quelques années de pratiques que nous pouvons mieux regarder ce qui nous pousse à persévérer malgré les immenses difficultés du chemin vers l’accomplissement du geste pur. Souvent la motivation première s’est muée en quelque chose de complètement différent (extraits ci-dessous)[3], dévoilant du même coup la véritable raison de notre entrée dans la voie, beaucoup plus vitale et beaucoup plus profonde que ne le laissait soupçonner la raison.

N’ayons pas peur de quêter cette cause intime qui nous anime. Voyons si derrière une attitude extérieure apparemment pure ne se cache pas le désir d’usurper la voie pour se rehausser auprès des hommes (extrait ci-dessous)[4].

De la même façon, voyons si derrière une apparente vanité ou une fausse indifférence ne se cache pas un amour profond de la voie. Les apparences sont souvent trompeuses. Cependant la traversée des grandes épreuves nous aide souvent à y voir plus clair et à abandonner nos illusions.

 

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Le début du parcours est le plus facile. Il y a tellement à découvrir ! L’ampleur des concepts à intégrer est si vaste, que cette période nous offre de très nombreuses occasions de vivre de grandes satisfactions. Je dirais que lors de cette étape initiale, la nourriture est abondante, des fruits s’offrent à profusion. Puis surviennent les temps où nous devons abandonner cette maternance. Pour prendre une parabole agricole[5], on pourrait dire qu’après avoir été des consommateurs de denrées immédiatement accessibles, nous devons devenir les ouvriers agricoles d’une terre commune pour participer à une maturation que l’on espère prometteuse. Ensuite surviendront les temps où il faudra aller encore plus avant dans l’engagement et devenir l’auteur de notre propre récolte. C’est lors de ces deux dernières phases que nous devons persévérer sans faillir, savoir aller chercher les bonnes semences, les planter avec un grand savoir-faire dans une terre fertile. Le travail est sans cesse à renouveler. Aller chercher les graines chez un Maître riche et fécond, puis les planter en sa propre terre idéalement préparée et entretenue par une pratique intense. Il faudra aussi favoriser la croissance des futures plantes par une attention soutenue et l’emploi des gestes justes aux moments justes (extraits ci-dessous)[6] ce qui demande bien évidemment de porter un regard parfaitement honnête sur son réel avancement (extrait ci-dessous)[7].

On comprendra aisément à l’aide de cette parabole que l’on ne peut faire une bonne récolte qu’après un travail préparatoire attentionné et savant (extrait ci-dessous)[8].

Attentionné, parce que chaque phase de la transformation de la graine en une plante pourvoyeuse de fruits demande une grande rigueur. Savante, parce que le bon agriculteur est celui qui sait se conformer (s’harmoniser) aux rythmes du Ciel et de la Terre.

« Takemusuaiki », c’est exactement comme un gros arbre dont le centre qui respire est doté de chair et de peau, de branches et de feuilles, qui étend ses racines dans la grande terre, et respire dans le ciel. Il n’y a pas la moindre feuille qui tombe (extrait ci-dessous).[9]

On comprendra aussi en considérant tout le développement d’un arbre fruitier à partir de la graine originelle, que les fruits ne pourront être cueillit qu’après de très nombreux cycles saisonniers (extrait ci-dessous)[10].

L’éclosion de la graine, puis sa sortie de terre, bien qu’étant des étapes fondamentale et sources de grandes satisfaction ne sont pas le but final.

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Il y a donc là une véritable épreuve à surmonter dans la nécessité de persévérer sur de très longues années pour que l’on commence à sentir poindre les fruits de l’expérience, de la maîtrise et de  transformation existentielle. Ce n’est qu’après cette longue maturation que l’on comprendra que les premières satisfactions obtenues dans l’apprentissage des techniques de base ne peuvent en aucun cas se mesurer à celles obtenues à l’aulne de l’état où l’on sait instantanément que l’on possède la solution à la situation alors qu’elle n’est pas encore “agit”.

« Aussi, en tant qu’être humain, faut-il faire éclore les fleurs et cultiver les fruits de l’âme spirituelle, et prendre soin des trois mondes que sont le monde des esprits, le monde apparent et le monde divin. Mon souhait est d’aider de tels aspirants, s’il s’en trouve. »

C’est parce qu’il est facile de nous laisser entraîner par la marche inexorable de la vie, en accomplissant machinalement la rengaine quotidienne sans qu’aucun questionnement essentiel ne nous traverse plus, que nous devons savoir rester constant dans la voie.

Au fur et à mesure que le temps repousse dans les souvenirs l’indéfinie suites des instants présents porteurs des décisions inhérentes à nos motivations du moment, on en vient à oublier que la vie est un chemin souvent labyrinthique qui nous fait traverser les marches d’un royaume composés de multiples paysages où s’enchaînent des sortes de tempérances saisonnières.

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C’est lors de nœuds existentiels critiques que nous franchissons de nouvelles marches, de nouveaux âges, des nouvelles tempérances, de nouvelles expériences, que nous empruntons une direction que nous pensons être favorable à notre destinée. Lors de cette traversée, nous restons généralement trop préoccupé à parfaire l’acheminement plus ou moins maîtrisé vers le but fixé, pour nous rendre compte que le passé peu donner au présent un relief et une vérité surprenante. Cette occupation, cette préoccupation, cet acharnement parfois, qui nous habite lors du franchissement d’une contrée singulière, nous fait souvent oublier les pourquoi de tous nos anciens choix et occulte plus ou moins hermétiquement les mutations profondes qu’ont subies nos motivations au cours de notre maturation existentielle. Cependant, au fur et à mesure que les expériences fouettent et usent nos vieux habits (kimonos), nous voyons plus clairement la nature de ce qui nous meut profondément.

Paradoxalement, c’est lors des renoncements que nous acquérons de nouvelles libertés. C’est lorsque nous renonçons (de gré ou de force) à la volonté de vouloir être quelque chose de singulier que l’on fait le constat de la démesure de notre vieil orgueil (il est cependant celui qui nous a permis de tenir le cap vers un but dont nous ignorions tout) en même temps que l’on découvre la richesse inestimable du fruit qui nous est offert et dont nous ne portons aucune paternité. Tout juste avons nous fait l’effort suffisant pour nous en rapprocher.

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[1] https://youtu.be/KYs5zKdXm8I?t=1902

[2] Le Dojo, le lieu de la Voie, Le Roi Dragon N°6

[3] https://youtu.be/mxzflmYMlWU?t=864 et https://youtu.be/KYs5zKdXm8I?t=1864

[4] https://youtu.be/mxzflmYMlWU?t=963

[5] Le Fondateur de l’Aïkido se considérait comme un fermier. Il insistait sur le parallèle entre l’agriculture et le cheminement sur la Voie de l’Aïki. C’est le principe de heino-ichinyocombattre et cultiver la terre ne font qu’un (voir “Aïkido, l’Oeuvre d’une vie”, KisshomaruUeshiba, Budo Editions, pages 332 et suivantes).

[6] https://youtu.be/KYs5zKdXm8I?t=1610 et https://youtu.be/KYs5zKdXm8I?t=1722

[7] https://www.youtube.com/watch?v=mxzflmYMlWU&feature=youtu.be&t=960

[8] https://youtu.be/KYs5zKdXm8I?t=1269

[9] TakemusuAïki, II, page 69

[10] https://youtu.be/mxzflmYMlWU?t=822

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