La Voie de l’Aïki une boussole en ces temps troublés

Il est rare que des événements à dimension planétaire viennent bousculer la vie des êtres humains. Subrepticement, l’épidémie de coronavirus s’est invitée à la table du monde, foudroyant en un instant la fausse quiétude de son ronron, le ramenant pour quelque temps à une réalité moins glorieuse. 

Non, l’homme n’est pas tout puissant, il n’est pas omniscient, il n’est pas le régent du monde. La fantastique quête de la connaissance des lois physiques de l’univers nous a menés à toucher du doigt la maîtrise de forces considérables. Parallèlement, elle a entraîné la ruche humaine dans une danse effrénée où le temps et l’espace semblent réduits à peau de chagrin. Ne sommes nous pas, tout un chacun, emporté dans un enchaînement de tâches inexorables auxquelles il nous est difficile de nous extirper. 

Le coup d’arrêt fulgurant que beaucoup d’entre nous venons de vivre et le changement brutal dans nos relations aux autres auront au moins la vertu de nous obliger à nous questionner sur la nature de nos mouvements quotidiens et saisonniers. 

Le discours lancinant des médias sur la pandémie et l’affichage du score journalier des morts provoqués par cette maladie nous a tous impacté. Et sans doute cette ritournelle morbide nous a-t-elle pénétrés beaucoup plus profondément qu’on ne l’imagine. La mort est soudainement devenue un sujet de préoccupation omniprésent, alors qu’il y a quelques semaines nous la gardions pour la plupart dans un “oublieux” recoin. 

Alors, pourquoi les morts du coronavirus ont-ils obtenu un statut privilégié par rapport aux autres ? Est-ce parce que soudainement nous découvrons que nous sommes vulnérables et que nous n’avons pas de médication pour lutter contre cette maladie ? Il y a là comme le constat d’une relative impuissance de l’homme et de ses possibilités d’action face à sa dimension d’être provisoire. Pensions-nous avoir suffisamment progressé dans la connaissance et la maîtrise des lois du monde pour nous croire capables de vaincre tous les obstacles ou du moins les endiguer suffisamment pour qu’ils ne touchent qu’une faible part de la population ? 

Cette affection mondiale nous a obligés à nous requestionner sur notre rapport à la mort, sur le sens de la vie, et nous pouvons en profiter pour nous réinterroger sur ce qu’il convient de faire pour que nous soyons apaisés au jour où nous cesserons de participer au monde à partir de notre enveloppe corporelle. 

C’est là un sujet beaucoup plus important qu’il n’y paraît. La pandémie nous a rappelé avec sévérité que nous ne maîtrisons pas le terme de notre vie individuée. Il peut survenir à tout moment, aussi nous devons nous demander si nous avons entrepris dès aujourd’hui d’entrer dans ce que la tradition Taoïste appelle notre Nature Propre et que le Fondateur de l’Aïkido appelle notre Mission Désignée pour que nous soyons prêts à chaque instant à accepter notre changement d’état individuel ultime ?

Je pense qu’en devenant Aïkidoka nous avons déjà mis un pied sur le bon chemin, même si cela ne présume pas de la qualité de notre marche dans cette Voie. Il ne suffit pas de payer une cotisation pour que l’on puisse se prévaloir de se transformer spirituellement. 

Oui la connaissance de notre Nature Propre passe par le processus de la transformation spirituelle qui est aussi appelée par la tradition Taoïste l’Ouverture de la Conscience. Dans mon ouvrage La Voie de l’Aïki, en quête du geste vrai j’ai tenté d’expliquer ce qu’est une Voie Spirituelle telle que l’Aïkido (je me suis appuyé sur l’expérience de Sages Taoïstes, Soufis, Sioux pour étayer mes propos), quels sont les effets sur l’être, et quelle manière d’être ont adopté des Sages traditionnels (O’Sensei compris) pour accéder à l’Ouverture de la Conscience. 

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Je souhaiterais prolonger la réflexion sur un aspect important de l’individu.

Dans la représentation traditionnelle de l’individu de la médecine chinoise, sa structure est vue comme une succession de plans empilés verticalement partant du plus essentiel en haut vers le plus substantiel en bas. Chaque plan est qualifié suivant une quadripartition à l’image des quatre orients et des quatre saisons, avec en son centre la fonction principielle qui va s’exprimer sous forme de quatre fonctions manifestes. 

Au centre de l’individu se tient le plan affectif qui est celui par lequel les hommes sont en interrelation. Les secteurs Yang étant émetteurs, les secteurs Yin étant récepteurs. Ce plan est celui dont le centre incarne la Participation Affective de l’individu, qui va s’exprimer en quatre sentiments, qui dans l’ordre des quatre saisons sont : la colère, la joie, la mélancolie et enfin la peur. 

Les deux derniers sentiments (ceux des secteurs récepteurs) sont ceux qui ouvrent la structure de l’individu aux influences extérieures. On comprendra que lorsque l’on reste fixé sur l’un de ces deux sentiments on s’expose aux influences morbides. 

Ainsi, pour en revenir aux temps présents, le flot continuel des paroles anxiogènes déversées tout au long de la journée par les médias à propos du virus, contribue à positionner les individus dans un état d’être ouvert à tous les vents. 

Dans la pensée taoïste, l’attitude idéale du sage est celle de la neutralité affective, qui est perçue extérieurement comme une apathie alors qu’elle correspond à un état où l’on embrasse tous les sentiments à la fois. On retrouve cette équation dans le commentaire de Tchoang-Tzeu du Tao-Te-King : 

 Au grand commencement de toutes choses, il y avait le néant de forme, l’être imperceptible ; il n’y avait aucun être sensible, et par suite aucun nom. Le premier être qui fut, fut l’Un, non-sensible, le Principe.

On appelle tei norme, la vertu émanée de l’Un, qui donna naissance à tous les êtres. Se multipliant sans fin dans ses produits, cette vertu participée s’appelle en chacun d’eux ming son partage, son lot, son destin. C’est par concentration et expansion alternantes, que la norme donne ainsi naissance aux êtres. Dans l’être qui naît, certaines lignes déterminées spécifient sa forme corporelle.

Dans cette forme corporelle, est renfermé le principe vital. Chaque être a sa manière de faire, qui constitue sa nature propre. C’est ainsi que les êtres descendent du Principe. Ils y remontent, par la culture taoïste mentale et morale, qui ramène la nature individuelle à la conformité avec la vertu agissante universelle, et l’être particulier à l’union avec le Principe primordial, le grand Vide, le grand Tout. Ce retour, cette union, se font, non par action, mais par cessation. Tel un oiseau, qui, fermant son bec, cesse son chant, se tait. Fusion silencieuse avec le ciel et la terre, dans une apathie qui paraît stupide à ceux qui n’y entendent rien, mais qui est en réalité vertu mystique, communion à l’évolution cosmique.

 

“Lie-tzeu demanda à Yinn (Yinn-hi), le gardien de la passe, confident de Lao-tzeu :

– Le sur-homme pénètre tous les corps (pierre, métal, dit la glose) sans éprouver de leur part aucune résistance ; il n’est pas brûlé par le feu ; aucune altitude ne lui donne le vertige ; pour quelle raison en est-il ainsi, dites-moi ?

 

– Uniquement, dit Yinn, parce qu’il a conservé pur et intact l’esprit vital originel reçu à sa naissance ; non par aucun procédé, aucune formule. Asseyez-vous, je vais vous expliquer cela. Tous les êtres matériels ont chacun sa forme, sa figure, un son, une couleur propre. De ces qualités diverses, viennent leurs mutuelles inimitiés (le feu détruit le bois, etc.). Dans l’état primordial de l’unité et de l’immobilité universelles, ces oppositions n’existaient pas. Toutes sont dérivées de la diversification des êtres, et de leurs contacts causés par la giration universelle. Elles cesseraient, si la diversité et le mouvement cessaient. Elles cessent d’emblée d’affecter l’être, qui a réduit son moi distinct et son  mouvement particulier à presque rien. Cet être (le Sage taoïste parfait) n’entre plus en conflit avec aucun être, parce qu’il est établi dans l’infini, effacé dans l’indéfini. Il est parvenu et se tient au point de départ des transformations, point neutre où il n’y a pas de conflits (lesquels ne se produisent que sur les voies particulières). Par concentration de sa nature, par alimentation de son esprit vital, par rassemblement de toutes ses puissances, il s’est uni au principe de toutes les genèses.

Sa nature étant entière, son esprit vital étant intact, aucun être ne saurait  l’entamer.”

 

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