Le Roi Dragon N°10 – Du Spirituel et de la Technique

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Du Spirituel et de la Technique

Avant toute chose, il convient de définir ce que nous entendons par ces deux termes, qui peuvent recouvrir des acceptions totalement différentes suivant les locuteurs.

Plutôt que “du spirituel” nous aurions pu dire “de la réalisation spirituelle”, pour préciser que nous parlons de la science de la transformation existentielle menant l’être à un état d’union au Tao, ou pour le dire autrement, à Ce qui est totalement inconditionné, innommable[1], illimité. Ensuite concernant la technique nous parlons des techniques d’une voie de réalisation spirituelle de quelque nature qu’elles soient et de quelques traditions qu’elles soient.

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Tao en écriture ancienne

Généralement, lorsque nous considérons rapidement ces deux termes, nous plaçons ce que nous pensons pouvoir conduire au spirituel du côté de l’esprit et de l’inaction alors que la technique est associée à une activité restant hors de toute perspective spirituelle, ne s’adressant qu’a la dimension individuelle de l’être.  Pourtant en étendant notre réflexion nous allons voir que ce raisonnement ne tient pas. Et cela pour deux raisons.

La première c’est que le domaine spirituel embrasse toutes les dimensions de l’homme individuel (mais plus généralement de tous les êtres humains et non-humains) se manifestant en un lieu et un temps délimité. Il doit être considéré comme la source et le domaine régent du monde manifeste; monde fait d’êtres agissant sous forme du ternaire Esprit-Âme-Corps. Sous un autre point de vue le domaine spirituel est la source unique du pôle essentiel et du pôle substantiel entre lesquels tout se manifeste de façon distinctive et sur un devenir limité.

La deuxième raison c’est que la technique bien qu’étant en rapport avec le corps – qui en est la terminaison de l’être dans le domaine substantiel – est avant tout un savoir-faire qui implique une coordination parfaite de tous les plans de l’être pour que la finalité de la technique soit réalisée.

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Endo Seishiro Sensei

En Aïkido l’enseignement s’appuie entièrement sur la transmission de techniques dont l’une des finalités est la préservation de l’intégrité tant de l’agressé que de l’agresseur (bien que l’ultime finalité soit la réalisation de l’Union à Ce qui est totalement inconditionné, sans limites, innommable). En l’absence de toute doctrine écrite et théorique, nous pourrions penser que cette voie est vide d’intellectualité et par voie de conséquence, puisque l’on associe toujours celle-ci à celle-là, qu’elle n’est pas spirituelle.

L’Aïkido sous un certain point de vue est un savoir-faire, une maîtrise, de la transformation d’un acte destructeur en un mouvement harmonieux préservant la vie des êtres[2]. C’est l’art de la Paix par excellence, dans lequel on chemine par un enseignement qui s’appuie à la fois sur une éthique sous-tendue par une manière d’être entre les pratiquants propre à cet art, et sur la nature singulière de la réponse apportée aux attaques.

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Christian Tissier Sensei

En effet les techniques visent à se mettre à l’unisson du mouvement attentant à notre intégrité pour le guider et l’utiliser de manière à contrôler l’agresseur, tout en le préservant autant que possible. La progression dans l’apprentissage des techniques permettant de renverser pacifiquement une force destructrice, passera par la maîtrise de nombreux concepts très subtils, comme par exemple Ma-Aï (voir l’article dans ce numéro). La maîtrise de tels concepts ne demande pas qu’une simple compréhension intellectuelle, mais surtout une réalisation parfaite de ce qu’il représente, au sein d’une action impliquant tout l’être, corps compris :

●      par l’intelligibilité immédiate de la réponse nécessitée par la situation en laquelle on est immergé,

●      par la qualité de l’énergie animant notre être, sans trouble et d’une vigueur sans faille,

●      par la dextérité des gestes effectués qui doivent être le parfait reflet de la “danse” qui a germé dans notre entendement,

Parfois on est tenté de classer les personnes qui sont expertes techniquement dans un rang très inférieur à celui des personnes expertes dans le raisonnement, et à les considérer comme bien moins susceptibles de développer des facultés spirituelles en raison de notre propension à voir la spiritualité comme un processus analytique et une compréhension médiate.

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Pourtant nous le savons, la spiritualité est ce qui mène à l’obtention d’un état d’union à Ce qui est absolument sans limites, que la tradition extrême-orientale désigne par le terme Tao. C’est une transformation existentielle considérable, où notre ki individuel doit faire place au Ki Universel, où notre conscience distinctive doit s’annihiler en la Conscience Universelle, où notre corps doit s’identifier au Corps Universel. O’Sensei formule ces perspectives de la façon suivante :

Aussi, l’esprit en tant qu’esprit et le corps en tant que corps doivent être mis en ordre. Après avoir ordonné l’esprit et le corps chacun progressera vers le ki, le flux, la douceur, la force et leurs mondes. Puis mettre les frontières du ki, du flux, de la douceur et de la force correctement en ordre, et comprendre clairement par l’expérience, c’est ce qui s’appelle la conscience divine.

Devenir l’esprit et le corps de cet univers, et pratiquer la lumière de l’harmonie est ce que, maintenant, je nomme l’aikido.[3]

Même si l’on s’Éveille seul, alors le ki de l’univers entier est naturellement absorbé en soi et tout ce qui doit s’Éveiller s’Éveille.[4]

Par la respiration, en respirant, on absorbe le ki du vide, le ki de la Terre et le ki de tous les êtres vivants qui se lient ainsi au sein de la nature et de la technique. Les techniques naissent et deviennent, grâce à l’entraînement, les techniques de la purification principielle du Ciel et de la Terre – à l’instar des quatre grands dieux de la purification, de la purification soudaine devenue merveilleuse, de façon similaire à la purification des changements des quatre saisons. En emmagasinant dans son ventre toutes les respirations des quatre saisons, on se conforme à l’ordre et on réalise la purification.[5]” III,79

C’est parce que les techniques d’une voie ne sont pas des techniques ordinaires, c’est-à-dire qu’elles portent en elles une nature universelle, que le cheminement vers l’obtention d’une parfaite maîtrise de celles-ci, permet de se mettre à l’unisson des rythmes universels. Cette mise à l’unisson est ce qui ouvre la possibilité de lier les cordons du lien de notre âme, aux cordons du lien de l’âme universel détenus par la voie (en un autel ou en un être – le Gardien de la Voie – ayant reçu par métempsychose ou désignation transcendante les composantes psychiques le mettant en lien avec le Ki Universel). Ce Cordon du lien de l’Âme Universelle, correspond au concept d’Influences Spirituelles de certaines traditions. Pour être plus exacte, on dira que le cordon du lien est ce qui permet de mettre en lien celui qui chemine avec le domaine spirituel.

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Ce cordon sur terre est de nature psychique. Pour la tradition Chrétienne, par exemple, il correspond au sang du Christ. Lorsque le pratiquant chrétien ingère l’hostie qui représente le corps du Christ, on peut alors considérer qu’il ingère le Corps du Christ. Et lorsqu’il boit le vin, il boit le Sang du Christ qui en est la composante psychique symbolique. Le pratiquant d’une Voie de réalisation spirituelle Chrétienne tel que l’ordre des Templiers lorsque celui-ci était encore opératif, pouvait alors entrer en relation avec l’Esprit Saint. Cela laisse entendre qu’un Templier devait participer à l’eucharistie chrétienne pour ingérer le corps et le sang du Christ en même temps qu’il devait pratiquer les techniques de sa voie pour réaliser de façon effective et définitive les ligatures entre ses composantes individuelles et l’Universelles.

L’image des cordons du lien est intéressante puisqu’elle permet de rappeler :

●      que la mise à l’unisson est un processus qui se fait par étape : nouer cordon après cordon du lien individuel avec le lien universel,

●      qu’il faut être à proximité du lien universel pour réaliser réaliser les ligatures successives,

●      qu’il faut disposer de la science des ligatures pour que cela puisse se faire.

On peut considérer que l’obtention des grades (ou toute autre forme de jalon balisant l’évolution dans la voie que l’on emprunte) sont les moments où un cordon du lien individuel se lie à un cordon Universel.

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O’Sensei, Kisshomaru, Moriteru, Mitsuteru

Le Gardien de la Voie est un “Lieu-Tenant” de Ce que l’on voit en tant qu’individu muni de notre conscience distinctive, comme un Être Universel. Il est celui par lequel les pratiquants d’une voie accèdent à la proximité avec les cordons du lien du Ki Universel.

Les Techniques étant le moyen par lequel on entre dans la concordance avec les Rythmes Universels, l’être appelé à se réaliser spirituellement, c’est-à-dire à s’Unir avec le Tao, sera nécessairement un bon technicien qui entrera dans la perfection du geste.

“La technique d’aïki est une formation ascétique et une voie par laquelle vous atteignez un état d’unification du corps et de l’esprit par la réalisation des principes du Ciel.[6]

“L’aikidô est le véritable budô. Parmi toutes les techniques martiales parvenues au monde jusqu’à aujourd’hui et parmi les nobles voies de l’activité de l’univers, il est le corps principal de la source originelle.[7]

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[1] En vertu du premier verset du Tao-Te-King qui dit ”Lorsque l’on désigne le Tao il ne s’agit pas du Tao Absolu“. Ce point est tout à fait capital, puisqu’il énonce un principe métaphysique commun à toutes les traditions que toute opération de réflexion vis-à-vis du Tao, revient à opérer une distanciation, un rapport de réciprocité, une “temporalisation” avec Ce qui n’a pas d’autre que Lui, Ce qui n’a pas de lieu en dehors Lui, Ce qui n’a pas de durée.

[2] “L’aikido, c’est le véritable bu c’est le travail de l’amour. C’est le chemin de la protection de tous les êtres de ce monde. Autrement dit, l’aikido est la boussole qui maintient en vie toute chose.”, Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol I, page 143, Editions du Cénacle

[3] Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol I, page 141, Editions du Cénacle

[4] Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol II, page 105, Editions du Cénacle

[5] Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol III, page 79, Editions du Cénacle

[6] Extrait d’une interview de Morihei UESHIBA et de son fils Kisshomaru. Publiée sous le titre « Aikido » par Kisshomaru Ueshiba, Tokyo Kowado 1957.

[7] Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol II, page 41, Editions du Cénacle

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